Les Mosuos
Peu d’endroits peuvent faire rêver comme le pays des Mosuos. Cet ancien petit
royaume se situe au nord-ouest de la province chinoise du Yunnan. C’est déjà une
invitation au rêve en raison de son nom qui signifie "au sud des nuages", et de
sa géographie physique et humaine. Le Yunnan s’étend des chaînes de l’Himalaya
aux frontières du Tibet, jusqu’aux forêts tropicales du Laos et du Vietnam. Au
dernier recensement, on y comptait vingt-cinq nationalités minoritaires : des
catégories plutôt administratives qu’ethniques, car les ethnies sont en fait
beaucoup plus nombreuses. Les Mosuos, une petite ethnie d’allure tibétaine et de
langue tibéto-birmane, comptent 40 000 personnes, qui sont classées comme une
branche de la nationalité minoritaire des Naxi. Leur capitale traditionnelle se
trouvait jusqu’en 1956, à Yongning et leur territoire s’étendait par-delà la
plaine de Yongning et les rives du lac Lugu jusqu’aux montagnes qui descendent
sur les bords du Yangzi. La montagne Gamu, la divinité patronne des Mosuos,
veille encore sur eux de ses sommets embrumés, sa tête au ciel, et ses pieds
baignant dans les eaux du grand lac.
En 1956, les Mosuos furent "libérés" par les forces communistes et leur petit
État féodal passa dans l’Administration chinoise, où il fut intégré à la
Préfecture Naxi de Lijiang. Aujourd’hui, les Mosuos ne se sentent pas du tout
Naxi, et ils revendiquent le statut officiel de nationalité Mosuo au
Gouvernement chinois qui reçoit leur cas.
Les Mosuos sont un peuple des plus extraordinaires : dans la plaine de Yongning
et au lac Lugu, les familles, qui peuvent compter plus de vingt personnes, sont
organisées dans des lignées matrilinéaires et les ethnologues chinois
revendiquent leur société comme un matriarcat. En effet, s’ils ne sont pas les
seuls à posséder une organisation matrilinéaire, leur système de parenté est
unique en ce fait que chez eux, il n’y a pas de système de mariage.
Chez les Mosuos, on n’a pas de terme pour dénommer sa belle-famille, parce que
justement on ne se marie pas et tous les membres d’une famille ont entre eux des
liens consanguins. Les hommes et les femmes s’unissent sans former d’alliances,
mais simplement pour le temps que leur intérêt ou leur amour dure, peut-être
quelques jours, ou toute une vie. Leurs enfants naissent automatiquement dans la
famille de leur mère et c’est à celle-ci, à la grand-mère, aux oncles et aux
tantes maternelles d’assurer la charge économique et affective de leur
éducation.
Les pères maintiennent des rapports affectifs avec leurs enfants, mais ils n’ont
aucune obligation matérielle. Si dans la réalité, ces liens affectifs créent
aussi des situations d’aide mutuelle, cette aide est donnée librement : elle
n’engage nullement les familles à des obligations réciproques. Comme dans toutes
les sociétés humaines, il existe chez les Mosuos des règles qui interdisent
l’inceste et on ne peut avoir de rapports amoureux qu’avec ceux qui sont hors de
la famille maternelle, mais aussi hors de la famille paternelle. Par exemple, il
ne serait pas possible d’avoir des relations sexuelles avec un frère ou une sœur
"naturels", c’est-à-dire avec ceux qui ont le même père. On a souvent fait
mention en Chine, et même dans les publications en langues étrangères d’avant la
Révolution de 1949, de ce fait que les Mosuos ne connaissent pas leurs pères.
Peter Goullard, un Russe qui se rapatriait en Chine durant les années qui
précédèrent la Révolution, écrivit sur les Mosuos : "Chaque femme avait
plusieurs maris et les enfants criaient toujours : nous avons une maman mais pas
de papa !" (P.Goullard : "Forgotten Kingdom", John Murray London 1955.p.49.) Peu
de commentaires peuvent insulter les Mosuos comme celui-ci. Pour commencer, ils
nous diront que s’il est faux de dire que les femmes Mosuos ont des maris, il
est aussi tout à fait inexact de penser qu’elles en auraient plusieurs à la
fois. Les relations chez les Mosuos ont plutôt tendance à la monogamie même si
elles ne sont pas nécessairement stables. Les Mosuos, de plus, connaissent leurs
pères qui sont nommés "Awu", de même que les oncles maternels et ils nous diront
à ce sujet que ce terme démontre du respect qu’on donne au père puisque après la
mère, l’oncle maternel est pour chacun la personne la plus importante.
Quand un homme et une femme Mosuos s’unissent, tels Gasso et Agu, ils deviennent
respectivement "Azhu" et "Azha", c’est-à-dire qu’ils sont maintenant des "amis
intimes". Ils se rencontrent le soir, quelques fois pour dîner, d’autres fois
plus tard dans la nuit. Gasso reste chez Agu, jusqu’aux premières lueurs du
jour, mais la coutume l’oblige à sortir de la maison avant que le soleil soit
levé. Au petit matin, il rentre donc chez sa mère. Il n’est pas le seul et il
rencontre ses amis dans les rues du village, tous sur le retour pour prendre le
petit déjeuner avec la famille maternelle. On dit qu’un amant de la Déesse Gamu
fut pétrifié parce que justement, il avait oublié dans un moment de passion, de
rentrer avant le lever du soleil. On le voit encore, à côté de la montagne, qui
essaie de s’échapper.
Les maisons des Mosuos sont des maisons de femmes : elles ont toutes leur
chambre. Les hommes, eux, sont supposés dormir chez leurs amies. Quant aux
personnes âgées, qu’elles soient hommes ou femmes, elles dorment dans la salle
principale autour du feu avec les petits-enfants. Si Gasso et agu restent unis
jusque dans leurs vieux jours, Gasso pourra aller résider de façon permanente
chez sa compagne, mais seulement après la mort de sa propre mère. Il sera admis
dans la famille de Agu sans cérémonie de mariage et il demeurera l’ami intime,
il deviendra aussi un frère pour le reste de la famille.
Les Mosuos des montagnes, de leur côté, font comme tout le monde et se marient.
Leurs systèmes de parenté néanmoins, relèvent encore d’une excentricité
ethnologique, on trouve chez eux comme chez les Tibétains, toutes sortes de
systèmes matrilinéaires ou patrilinéaires, pouvant vivre dans la famille de sa
femme ou dans celle de son mari, pour satisfaire aux besoins des familles
respectives. Il est alors question pour ces familles qui se font et se défont à
travers les mariages, d’assurer que le nombre d’hommes et de femmes reste en
équilibre : on a besoin d’hommes pour satisfaire au commerce des caravanes et
pour les gros travaux ; on a besoin des femmes pour le travail des champs et
l’économie de la maison. On acceptera donc de laisser partir une fille pour
qu’elle devienne la fille des autres, si on a déjà reçu une bru ou qu’on compte
sur le mariage d’un fils. Même si les mariages s’organisent pour répondre aux
nécessités qui s’imposent, ces montagnards, comme les autres Mosuos, ne
choisissent pas d’époux pour leurs enfants. Les parents, en fait, n’assistent
pas au mariage : pendant que la famille et les voisins se réunissent dans la
cour de la maison pour la fête, ils restent, eux, à l’intérieur. Sans
contraintes de la part de leurs parents, les jeunes gens s’unissent donc
librement et ils annoncent en général leur intention de mariage, quand la venue
d’un enfant ne fait plus de doute.
Les femmes Mosuos ont toutes un statut élevé dans leur famille. Qu’elles soient
dans les familles matrilinéaires ou non, ce sont elles qui auront la charge
économique de la maison. Le chef de la maison matrilinéaire est une femme : on
l’appelle Dabu. Elle est en quelque sorte élue par le reste de la famille, qui
la choisit non pas en raison de son âge ou de sa précédence dans les liens
familiaux, mais en raison de ses talents. Elle conservera cette position
jusqu’au moment où elle sera peut-être trop vieille ou fatiguée ; une autre
femme prendra la relève. Pourtant, même si on lui reconnaît une certaine
autorité, la Dabu ne prend pas de décision pour le reste de la famille : les
affaires sont discutées par tous ; on décide ensemble. Ce qui marque les famille
Mosuos, c’est bien l’harmonie qui règne dans leurs maisons. On croit que les
querelles sont causées par de mauvais esprits et on sait aussi que les membres
d’une même famille sont plus disposés à s’entendre que les membres des familles
conjugales. On dit à cet effet que, si les coqs sortent d’une même couvée, ils
ne se battent pas, de même que les enfants d’une même mère sont tous unis. Les
femmes qui vivent dans une famille matrilinéaire jouissent en fait d’un prestige
plus évident que celles qui vivent dans les familles conjugales. Elles seules
ont droit de s’asseoir à la place d’honneur près de l’âtre, c’est-à-dire à la
gauche du dieu Zabbala, là où dans les familles conjugales elles sont assises
avec leur mari. Un proverbe Mosuo dit : "Quand une femme se marie, elle part
pour devenir le chef d’une famille. Sans charrue, on ne peut cultiver la terre,
sans Dabu, il n’y a pas de famille."
Les Mosuos sont un peuple de chanteurs, comme la plupart de leurs voisins. Ils
chantent des paroles improvisées sur des airs fixés par la tradition. Il y a des
mélodies pour toutes les occasions et il semble bien que tous les Mosuos soient
poètes.
S’ils donnent l’impression d’une vie idyllique, les Mosuos n’ont pourtant pas
toujours vécu dans le bonheur et la liberté qui les caractérisent de nos jours.
Pendant la Révolution Culturelle, ils furent en effet soumis à de fortes
pressions pour se moderniser et abandonner leur système de vie familiale. On les
plaçait à un rang des plus primitifs et amoraux. On força les Mosuos du Lac Lugu
à se marier en leur retirant le droit aux coupons de céréales et autres choses
essentielles s’ils ne fournissaient pas de certificat de mariage. Ces années-là
les marquèrent profondément. Quand Deng Xiaoping qui vient de s’éteindre, revint
au pouvoir en 1978 et que la politique du gouvernement changea de voie, les
Mosuos purent revenir à leurs coutumes et réintégrer leurs familles maternelles.
Depuis, ils refusent de changer, même si les cadres communistes donnent
l’exemple d’une vie conjugale moderne. Ils se défendent bien de discuter de
leurs affaires familiales. La famille matrilinéaire comme le statut élevé des
femmes, est en fait devenu un point focal de leur identité ethnique. On dit même
en pays Mosuos, que ce système de famille est maintenant adopté par les ethnies
voisines.
HISTOIRE :
Les Mosuos, jusqu’à leur libération en 1956, vécurent pendant au moins sept
siècles dans un petit royaume féodal et vassal de l’Empire Chinois et du Tibet.
Ce royaume fut établi par le Mongol Kublai Klan en 1253, après que ses troupes
eurent écrasé la résistance du chef Mosuo Hezi, uni pour l’évènement avec
d’autres chefs de territoires voisins. Pour leur part, les Naxis de Lijiang se
soumirent aux Mongols et leur chef Mai Zhong fut honoré par Kublai qui
l’investit avec ses descendants du titre de souverain héréditaire de Lijiang.
Les Naxis furent intégrés dans le système administratif de la Chine en 1723,
quand leur chef fut déposé par les pouvoirs Mandchous et remplacé par un préfet
de l’Empire. Quant aux Mosuos, ils conservèrent leur système politique jusqu’en
1956 : date de leur libération par les forces communistes. Soumis à leur chef
traditionnel, les Mosuos étaient organisés dans un système de quatre classes
sociales, mais aucune de ces classes ne fut fixée par des principes de mariage
endogame. Les enfants royaux, eux-mêmes, à l’exception du fils aîné destiné à la
succession, ne se mariaient pas mais pouvaient trouver pour compagnon ou
compagne n’importe quelle personne de leur choix, sans s’occuper du rang social.
Il n’y avait pas de prison en pays Mosuo, mais toute offense était punie
d’amendes sévères imposées à l’ensemble du clan. Depuis 1956, l’année de leur
libération, les Mosuos ont été intégrés à la Chine moderne. Celui qui serait
leur chef vit à présent à Pékin. Mais il rend régulièrement visite à son peuple
qui le reçoit, sinon comme un roi, du moins comme celui qui serait à tous un
parent : un oncle maternel.
RELIGION :
En 1700, le chef des Mosuos se convertit au Lamaïsme des Bonnets Jaunes et les
Mosuos sont, même à présent, de fervents Bouddhistes. Les Mosuos des montagnes
ne furent pas convertis et ils ont conservé l’ancienne religion dérivée du
Bonisme : le Daba. Tous les Mosuos néanmoins rendent un culte à la montagne
divine Gamu, celle qui est responsable de la santé et de la fertilité de tous
les êtres, et qui est aussi responsable des saisons et du temps. La montagne
protège les Mosuos, elle veille sur son peuple de ses hauteurs où elle touche le
ciel.
Pendant la Révolution Culturelle, en pays Mosuos comme partout ailleurs en
Chine, les pratiques religieuses furent attaquées. Les gardes rouges rasèrent la
Lamaserie de Yongning, et ils brûlèrent les livres bouddhiques et les objets
rituels des Dabas.
Avec la politique de Deng Xiaoping, les pratiques religieuses se sont peu à peu
remises en place et les Mosuos ont repris le chemin de Lhassa pour étudier les
Saintes Écritures. Le frère du "roitelet" qui était par la tradition un bouddha
vivant, reçoit de nouveau les visites des croyants. Il vit dans le district,
mais il habite maintenant la ville de Ninglang, à cinq heures de Yongning. La
religion Daba, par contre, a mal survécu aux interdits qui ont duré plus de
vingt ans. Elle est encore pratiquée, mais tout juste. Il revient aux jeunes
gens de faire revivre cette tradition qui est presque éteinte.
Pour retrouver les photos correspondantes à ce texte, allez sur le continent "Asie", puis sur "Chine" et enfin "Les Mosuos".