"Nasca ou les chemins d'un rêve"
"Je l’ai vue, elle est apparue au sommet de la butte, dans un halo de lumière"
m’assure le chauffeur de taxi qui me conduit sur le site de Nasca. "Elle", c’est
une soucoupe volante. Selon lui, lignes et figures qui sillonnent le désert sur
une cinquantaine de kilomètres seraient l’œuvre d’extra-terrestres se donnant
des repères pour atterrir. On peut sourire si l’on est peu informé sur la
question, on peut aussi être tenté de croire et venir voir comme ces milliers de
touristes qui affluent en voiture, à pied, en avion en mettant en péril l’une
des plus étranges et des plus fragiles merveilles du monde : le site de Nasca.
Nasca, c’est au Pérou, à 400 kilomètres au sud de Lima, une plaine caillouteuse
et désertique saignée par la grande route panaméricaine rectiligne NO-SE. Dans
ce lieu inhospitalier, le docteur Paul Kosok, historien Américain, découvre en
1939, sur le sol, des triangles, des quadrilatères et des trapèzes dessinés
nettement en couleur plus claire sur le sol brunâtre.
Survolant le terrain en avion, il apparaît comme une véritable planche à dessin
avec des lignes droites, ou courbes, larges ou étroites, de différentes
longueurs, traversant les grands quadrilatères et les triangles ou les cercles
bizarrement répartis en un réseau complexe. Au centre de ces lignes, on peut
apercevoir de grandes formes d’animaux dont les contours se détachent nettement.
Il n’existe plus de doute aujourd’hui sur l’ancienneté de ces ouvrages ignorés
pendant des siècles à cause de leurs dimensions extraordinaires. Aux travaux du
docteur Kosok le découvreur, est venu s’ajouter la ferveur de celle dont le nom
restera pour toujours attaché au site : Maria Reich, mathématicienne Allemande
qui a consacré sa vie à l’écriture de ce chapitre de l’histoire que représente
l’étude de ces mystérieux géoglyfes.
Alors, me direz-vous, que sait-on au juste en 1990 ? Je vais au devant de votre
déception : les témoins muets du désert péruvien n’ont pas livré tous leurs
secrets. Mais on progresse dans leur connaissance. Ils ont été inventoriés : en
hélicoptère on peut prendre des séries de vues verticales qui fournissent
infiniment de détails permettant l’étude des dessins. Les lignes sont nettes
grâce à la situation de ceux-ci ; la région est l’une des plus sèches du monde :
il ne pleut pratiquement qu’une demi-heure tous les deux ans. De plus le sol
contient du gypse qui, en contact avec la rosée matinale, fait que les pierres
adhèrent légèrement au sol. On peut ainsi suivre les pas des anciens
topographes. À cela s’ajoute le travail opiniâtre de Maria Reich et de son
équipe, qui ont dégagé les cailloux qui assombrissaient lignes et figures, armés
de leur bonne volonté... et d’un balai, travail de fourmis effectué mètre par
mètre, sous le soleil de plomb.
C’est Renata, la sœur de Maria Reich, aujourd’hui trop âgée pour travailler sur
le terrain qui me raconte cela. Je suis là, dit-elle, depuis 30 ans, pour
continuer l’œuvre de ma sœur Maria. La surveillance du site est très difficile,
m’explique-t-elle, en m’accompagnant au sommet de la tour métallique que sa sœur
a fait élever en plein désert bravant l’incompréhension voire l’hostilité des
autorités péruviennes. C’est de là-haut que l’on voit le plus de figures, c’est
pour cela que ma sœur avait choisi cet endroit.
Silence, nous regardons le sol. Devant nous ondoie une sorte d’algue géante. Son
tracé, tout en courbes, contraste avec quelques lignes. Depuis cette tour, on
peut voir également une figure représentant des mains puis plus loin un lézard.
Je suis du regard une paire de lignes parallèles : d’une trentaine de mètres de
largeur, deux kilomètres de longueur. Au milieu de ces deux kilomètres, se
trouve une petite colline que les lignes semblent ignorer ; c’est pour indiquer
qu’il ne s’agit pas de pistes d’atterrissages.
Sur les conseils de mon guide, c’est en avion, que je découvrirai mieux
l’ensemble de la région couverte de dessins. On y voit toujours les mêmes formes
de base : des centaines de quadrilatères, des lignes qui zigzaguent de
différentes dimensions, des douzaines de centres de distribution de ces lignes,
le tout agrémenté de créations artistiques en formes d’animaux essentiellement.
Il faut imaginer les énormes quantités de pierres qui ont été déplacées, ainsi
que le travail réalisé pour obtenir des bords rectilignes, pour les orienter
vers des directions voulues et leur donner la longueur désirée. Il est certain
que ce travail presque surhumain effectué pendant des siècles au cours du
dernier millénaire avant notre ère, avait un but défini d’une importance
prépondérante pour les hommes de cette époque.
Là commencent les hypothèses, car appuyées sur des études précises et
approfondies de scientifiques et d’historiens. Il faut séparer en deux les
figures : d’une part les lignes, de l’autre des dessins d’animaux. Il semblerait
que les lignes désignent la position d’étoiles, mais aussi du soleil et de la
lune à un moment donné : on a pu démontrer que le 21 décembre, jour du solstice
d’hiver, le soleil se couche exactement sur une ligne. Ainsi, l’ensemble des
géomorphes constituerait un calendrier astronomique géant.
L’intérêt particulier porté à la position des astres peut s’expliquer par la
volonté de repérer les saisons : par exemple la fin du mois de décembre est un
moment d’attente, bientôt les fleuves apporteront à nouveau l’eau qui couvrira
les terres assoiffées dans les vallées cultivées... De manière plus générale,
l’étude de la position des astres est liée à l’influence attribuée à celle-ci
sur les destinées des hommes et des nations.
Les interrogations demeurent. Comment des hommes ne pouvant survoler le terrain,
ont-il pu dessiner ces immenses figures régulières ? Maria Reich pense que
l’unité de mesure utilisée est la corde : une corde prise entre les deux doigts
et tendue jusqu’au coude, qui correspond environ à 38-40 centimètres. Les
habitants du Pérou et d’Égypte ont également beaucoup utilisés cette mesure. Les
courbes ont du être exécutées avec un pivot et une corde, comme un compas.
Et les animaux, me direz-vous ? Tout porte à croire que leurs représentations
sont liées à la prière obsédante des hommes vers ce ciel qui donne l’eau faisant
renaître la vie, ou la refuse. Le plus visible et le mieux conservé des
géoglyphes de Nasca, le condor, est symbole de fertilité ou bien, comme dans
d’autres lieux des Andes, messager des dieux. Il se prolonge par un motif en
zigzag, représentant sans équivoque les méandres d’un cours d’eau...
S’ajoutent divers animaux que la tradition des rites andins associe à la
présence de l’eau tant désirée : l’araignée et le lézard dont l’apparition est
signe de pluie, le singe qui symbolise les régions possédant l’eau en abondance,
le poisson lie de toute évidence à l’idée de l’eau marine nourricière. Peut-être
sont-ils des envoyés et des assistants des dieux... Des fleurs et d’étranges
plantes, images dont on retrouve des variantes dans les cultes de la fertilité.
Mais les plantes pour d’autres sont des mains et l’interprétation change.
Le désert muet n’a pas encore livré toute sa vérité... Énigme aussi "l’homme
hibou" qui semble surveiller les lieux, une main levée vers le ciel. Quant aux
cimetières qui lient Nasca au culte des morts, ils n’offrent qu’une image de
désolation, les chasseurs de trésor les ayant dévastés et pillés avant que le
site ne soit protégé.
Maria Reich, puis maintenant Renata continue de veiller à ce que personne ne
pénètre dans ces lieux mystérieux, ce qui risquerait d’effacer à jamais cet
énorme document. À ce sujet, le gouvernement péruvien ne veut rien savoir. C’est
grâce à la vente de son livre qu’elle peux faire surveiller ce territoire par
cinq gardiens à motos.
Nasca, quand te dévoileras-tu enfin ?
Pour retrouver les photos correspondantes à ce texte, allez sur le continent "Amérique du Sud", puis sur "Pérou" et enfin "Nasca".